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Thanatéros

15.02.2021

Parlons donc aujourd'hui de Thanatéros, de Catherine Robert. Déjà, rien que ce titre méchamment explicite : un mot, deux idées. La mort, le sexe et beaucoup de bas instincts (les nôtres) flirtant bien souvent entre ces deux (s)extrêmes. Et effectivement, on retrouvera ces thématiques tout au long des deux mini-romans figurant au sommaire de cet ouvrage.

 

De ce côté-là, Larmes de Sexe remplit son contrat jusqu'au bout et même bien plus. Je connaissais déjà ce récit en grande partie sous sa forme « brute », mais j'étais curieux et impatient de découvrir la version finale, car je savais que de nouveaux chapitres et éléments y seraient ajoutés. De fait, j'ai non seulement adoré le roman sous sa forme définitive, mais également pu me questionner sur les ressorts sous-tendant cette vision dystopique cauchemardesque et bien plus pertinente qu'il n'y paraît. Car oui, comme dans toute forme de récit anticipatoire qui se respecte, celui-ci prend racine, se nourrit de certaines tendances ou dérives de nos sociétés actuelles. Orwell avançait l'idée du mensonge, de la peur et de la manipulation des masses par le prisme de la guerre. Huxley parlait d'eugénisme, etc.

 

Ici, sous couvert d'un monde bâti sur la seule notion de jouissance, ainsi que sur la mainmise de différentes castes à travers le sexe, Catherine Robert nous parle aussi de la dictature de la consommation et du plaisir instantané (ce qui revient finalement un peu au même). « Achetez vite, achetez bien, soyez heureux ! Jouissez donc et oubliez le reste ! ». Mais l'on pourrait également y voir un miroir déformant de nos médias ou des transformations subies par le paysage audiovisuel ces dernières décennies : rien ne compte plus maintenant que le plaisir facile, les tiédasseries sans réflexion portées par la même dictature du « beau », du lisse et de l'aseptisé. Celui qu'on nous montre et qu'on nous vend dans nos « reality-show » quotidiens (à ce point « réalistes » qu'ils sont maintenant tous joués ou surjoués par des comédiens débutants), sur nos écrans de cinéma, dans nos magazines, à travers l'écran de nos smartphones, etc.

 

Cette dictature de la beauté et du plaisir instantané, où rien ne dépasse. Un peu comme ces corps à la plastique parfaite s'ébattant dans les draps satinés des sexpertes, nous faisant oublier les parties de jambes en l'air sordides dans les parcs, réservées à ceux ou celles ayant moins bien réussi leurs tests. Tout doit confiner à la perfection. Ce qui est moche, bancal, disgracieux, finit immanquablement dans les bas-fonds, loin du regard des représentants de l'élite. Sous couvert de fiction, l'auteur porte un regard désenchanté sur le monde qui l'entoure. Ce qui ne l'empêche pas non plus d'y aller à fond dans le sexe crado, nauséeux, malsain et le gore le plus décomplexé, comme pour mieux souligner le côté viscéral de sa vision.

 

Mais outre la force du propos et l'aspect franchement craspec de certains passages (parfaitement réussis au demeurant), j'ai également été beaucoup séduit par la construction même du récit. Car même si l'on parle ici de « mini-roman », sa structure ainsi que son développement s'articulent de façon bien différente des canons habituels. Peu ou pas du tout de personnages récurrents (hormis la résurgence d'un perso ou deux, ici ou là, mais loin d'être des « héros » de toute façon), pas d'intrigue « classique » au sens propre du terme (même si l'enchaînement des chapitres/saynètes se construit bien sur une forme de crescendo) : l'univers de Larmes de Sexe est éclaté et disparate et il faut accepter de laisser ses idées préconçues au placard avant de s'y immerger. Ceci dit, même sans trame classique, l'enchaînement des chapitres est pensé dans une certaine logique, nous laissant découvrir les différents aspects de ce monde oppressant et factice, au fur et à mesure qu'un étrange fléau s'y répand... Mais je n'en dirai pas plus pour ne pas déflorer le plaisir de la découverte aux mécréants n'ayant pas encore dévoré ce bouquin !

 

En tout cas, j'ai passé un excellent moment avec ce Larmes de Sexe, dont la version embryonnaire laissait déjà promettre un sacré potentiel. Un récit de haute volée, à la plume toujours efficace et concise, nous collant le nez dans la matière la plus abjecte possible, tout en nous donnant envie de bouffer les pages et d'en redemander après (mention spéciale à l'avant-dernier chapitre, Sexode, vision post-apo désabusée et nihiliste qui m'a fait grincer des dents, même au vu de ce qui précède). Bref : c'est du lourd et bien que le roman pèse à peine de plus de 120 pages, les lecteurs curieux en auront pour leur argent. Du moins, ça a été mon cas.

 

Mais la fête ne s'arrête pas là, car après nous avoir trimbalé d'une aberration charnelle à l'autre, Catherine Robert nous retourne le cerveau avec un ensemble de textes plus courts, réunis sous la forme d’un autre mini-roman. Ici, le ton est encore plus noir, plus sombre et la plume plus crue et décapante que jamais pour nous faire partager le destin de ces femmes à la fois bourreaux et victimes, peu à peu gangrenées par la folie.

 

J'aimerais pouvoir dire que j'ai adoré les deux œuvres à parts égales, mais force est de constater que j'ai moins accroché sur Tranches de Mort. Pourtant, pris séparément, chacun des textes le constituant est d'une puissance émotionnelle proprement hallucinante (à l'image d'un Yin & Yang dont je ne me lasse pas), nous laissant à chaque fois groggy et lessivé après lecture. L'insondable gouffre de la folie humaine, sa violence innée ou celle qui se dévoile suite à la rupture de tout raisonnement logique. Un monstre devient-il un monstre par la force des choses, par sa seule volonté ou est-ce le monde qui le façonne ainsi ? Peu de réponse finalement dans cette suite de récits percutants et violemment trash : l'auteure se contente de nous décrire la descente aux enfers de ces femmes brisées, sans complaisance, mais sans demi-mesure non plus. À nous d'adhérer ou non à la démarche.

 

Personnellement j'ai apprécié, mais trouvé l'ensemble un peu plus « décousu » que Larmes de Sexe, surtout vers la fin (et le fameux Carré Noir, chapitre bonus que j’ai eu du mal à rattacher à ce qui précède). J'ai bien compris que l'on suivait un fil à travers les différents interludes, mais j'ai peur d'avoir légèrement perdu ce fil à travers les dernières pages, là où tout m'avait paru limpide au début. Ce léger bémol ne m'a toutefois pas empêché de goûter cette seconde partie dans son ensemble, où malgré les horreurs narrées surnage parfois une solide pointe d'humour noir et caustique, comme dans ce savoureux et franchement vicieux Vieillesse Active. Je ne reviendrai pas sur les textes que je connaissais déjà, toujours aussi bons, et qui s'insèrent parfaitement dans ce recueil des plus dérangeants. Quant aux autres, ils m'ont tous collé une sacrée torgnole dont j'ai encore du mal à me remettre... (notamment le tout premier, Je suis méchante, où l'on passe du malaise diffus au rire nerveux, en passant par l'incompréhension horrifiée : tout cela en quelques pages à peine !).

 

En conclusion, je vais simplement résumer en affirmant que j'ai littéralement été soufflé par Thanatéros. Bien sûr, un tel livre n'est pas à mettre entre toutes les mains, et si l’univers original et parfaitement construit de Larmes de Sexe pourrait à la limite « faire passer la pilule » malgré son accumulation d'outrances porno-gorasses, le lecteur aventureux mais peu tolérant aux extrêmes aura franchement du mal sur Tranches de Mort, pourtant tout aussi intéressant d'un point de vue thématique comme stylistique. Oui, la plume de Catherine Robert fait mouche et fait mal, mais elle n'a jamais été là pour nous brosser dans le sens du poil, bien au contraire ! Un ouvrage saisissant à plus d'un titre par conséquent, qui malgré le goût rance laissé en bouche, donne immanquablement envie d'y revenir, pour ce qu'il dit à la fois sur l'âme humaine mais aussi sur le monde déshumanisé et désespéré dans lequel celle-ci s'épanouit... Une véritable perle noire, donc.

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