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Les Gueules des Vers

10.08.2020

1/ PREMIER REPÉRAGE
La capacité d'un écrivain à rendre compréhensible un univers science-fictionnel est parfois incroyablement captivant, non par le choix de propos scientifiques et de mots exploitants sa technicité comme la seule valeur pour les initiés du genre, mais de cet état d'esprit, intrépide et libre, de poursuivre son imaginaire. L'éventualité chez certains de mettre à disposition du lecteur un lexique compliqué, afin de rendre valide quelques propriétés orthographiques difficilement lisibles, est l'apanage des plus ambitieux. Toutefois de cette importante richesse de mots inventés, je ne considère ce procédé comme déconnecteur du récit conté ; la maîtrise et la définition d'un langage technique et précieux méritent des notifications, mais pas au détriment de l'histoire. La persuasion par le choix de mots percutant ne serait-elle pas la véritable autorité ? Sans avoir à paginer pour ce rendre au dictionnaire intégré, il existe des auteurs dont l'écriture vous font submerger au sein d'une évidence fulgurante, de suite acceptable et intégrée. J.C.Gapdy fait parti de cet ordre là (même si "les gueules des vers" a son propre lexique, mais on pourrait sans passer).
L'immersion d'un monde, si futuriste qu'il soit, a besoin que d'autres imaginaires le côtoient, qu'une sorte de filiation puisse faire subvenir des parfums éparpillés par des influences communicatives éclatantes. Ici, poursuivant des dimensions interactives, le travail de l'auteur nous donne l'opportunité de faire face à des événements récréatifs nous plongeant dans des émotions perçues ailleurs, comme par exemple tout un schéma représentatif d'une sensibilité tournée vers l'âge de la piraterie.
De cette manière d'éclairer le récit, de nous propulser aux recoins, par milliers, d'actions et de vigueurs engendrées par des protagonistes si imagés, c'est l'explosion cinématographique qui poindre dans mon esprit.
Je pense aux jeunes héros soulevés par cet admirable dessein de trouver dans leur existence la soif de s'abreuver à l'aventure de leurs investigations.
Je vois dans cette imagerie : " Les Contrebandiers de Moonfleet (Moonfleet) de Fritz Lang associé à "L'Île au trésor" de Byron Haskin.
Et pour une entrée en scène virevoltante c'est un hors-d'oeuvre plein de promesses.

Ça tombe bien, les personnages du roman, sont deux adolescents ressemblant physiquement aux deux oeuvres classiques sus-cités.

2/ POURSUIVRE L'INTÉRÊT
La folie des événements vécus par les jeunes héros est palpitante du moment où l'organisation ossaturale du scénario vous oblige à vous repérer sur de l'insondable.
On navigue dans de l'imprévisibilité maitrisé par le maître de cérémonie et concepteur d'une histoire du temps soumis "aux lois" des gueules des vers". Le sablier retourné aux franchissements de ces "bouches ouvertes" et changeantes instaure un climat spécial et une dissolution de la précédente action pour nous plonger au sein d'un survivalisme spatial inédit. Selon la dimension où vous vous trouvez vous ne disposez plus de vos capacités à intégrer la réalité puisque celle-ci, distordue, vous espace d'une capacité à raisonner.
Si d'exemplarité humaine les deux adolescents essaieront de poursuivre un esprit alerte en protégeant leur amitié, c'est dorénavant dans l'austérité d'un huis-clos qu'il faudra qu'ils s'accompagnent dans la confiance d'une entraide sans arrière-pensées.
Là encore la fonction du chef d'orchestre J.C.Gapdy manie son texte de façon terriblement efficace, car en lieux et place d'un découpage de son récit par chapitre, nous nous plaçons dans leurs peaux charnelles et psychologiques. De ses êtres créés sous sa plume, on ressent ses propres valeurs en tant qu'homme lambda matérialisant des messages idéalistes, humanistes. Les points de vue à la première personne singularisent le procédé narratif, montrent le trait de caractère de chaque élément solidifiant la dramaturgie mis en place. De cette fonctionnalité empathique le chemin de l'exaltation lecturale rainure dans l'esprit de celui qui poursuivra ces entremêlements d'univers aux portails ouverts un enchantement de tous les instants.

3/ ET PUIS TOUT BASCULE
Impossible d'expliquer l'expérience de lecture dès lors que l'intrigue, tirant le fil démonstratif d'une organisation au nom de "la Spatiale", celle-là même gérant et dominant tout le système interplanétaire du SysSol, dirige le point culminant du dépassement de soi.
Car la distanciation temporelle causée par "les gueules des vers", instaurant les prémices de l'action, va engendrer l'impensable.
Éloignés l'un de l'autre par des circonstances chaotiques, le but, la poursuite de l'intérêt se joue sur de futures retrouvailles.
Le dénominateur rythmique ayant du sens dans le texte se révèle par l'amitié des deux jeunes garçons. Loin du "déchirement" subit par les "singularités", mais formant un mécanisme de survi.
Dans cette démonstration intime d'un "amour" viril, d'une amicalité sans bornes, d'une psychologie dévouée l'un à l'autre, je ressens encore des influences marquantes et nécessairement distrayantes; c'est le regard enjoué d'une scénarisation très BD.
C'est Tintin essayant coûte que coûte de retrouver Tchang perdu dans l'Himalaya.

Une fois le grand écart assimilé, le parcours déformé par ces couloirs du temps modifiés, l'auteur en profite d'élargir son concept au sein de toute une organisation au sein du SysSol, ouvrant la trappe menant à un enrichissement de la trame principale du récit.

4/ SUR LA CONTINUITÉ
Pourchassé par l'idée de vivre des épreuves ponctuées à l'intérieur de ces "passages inattendus", l'amplitude des dangers se formalisera par les connaissances "à pêcher" par l'introduction d'un autre genre ; et c'est
L'espionnage qui s'affine (raffine) dans ce nouveau paysage.
Les personnages grandissent et sont livrés à des choix entrepreneuriaux et politiques. La description de la Spatiale et de son impact sur le SysSol suspecte un procédé militaire et gouvernemental intrusif.

5/ LES GUEULES ONT DE LA GUEULE.
Les histoires de boucles temporelles, incorporées à l'unisson par l'assemblage de données interactives liées aux singularités, ouvrent une porte vers un temps assujetti à son monde. La porte se fermant derrière ceux subissant ces propriétés arme un point de non retour. La matérialisation, à la frontière du SysSol, des individus ayant franchi le typhon temporel crée un dysfonctionnement lors de leur réapparition ; en scindant leur propre réalité et faire d'un conflit une division de leur problème.
Pourtant l'auteur rend le chemin de son intrigue passionnant. Les âmes, enfermées dans des corps à l'identique, clonées lors de leur rencontre avec ces singularités, appuient un décalage comportemental. S'ils ne sont pas dupliquées selon un calcul précis, c'est à cause d'une proximité avec les gueules des vers.
L'obsession de J.C Gapdy s'enroule sur un fil narratif à choix multiple, proposant l'élaboration d'un mythe autour de son héros, Dick Hanson, ses aventures, ses interactions lorsqu'il doit faire face à la Spatiale sans devoir tout dire de ses recherches, de la vérité scientifique. Concernant les singularités il poursuit une dynamique têtue mais qui paye en rebondissement. Un besoin d'arrêter ce temps fou au-delà des étoiles du SysSol ? Plutôt une réponse scientifique pour passer à autre chose.

6/ RIEN N'EST ACQUIS
Afin de générer du suspens et de la clarté, tout ne serait pas possible sans une détermination de l'auteur à partager ses fulgurances obsessionnelles autours des intelligences artificielles, féminines, revendicatives.
D'améliorations nanotechnologiques associées à la cybernétique, il s'emploie à rendre possible une science grâce à un futur amélioré. Toutes les combinaisons du progrès parviennent, dans ce langage jamais pesant, à mener des intrigues sur plusieurs fronts, sans perdre de vue les personnages, dupliqués ou pas.
La conquête des gueules des vers s'impose au-delà de toutes considérations éthiques et respectueuses du trajet du temps au sein des histoires des dimensions parcourus.

AU FINAL
Le récit de J.C. Gapdy est une passionnante odyssée dont le sujet, assez complexe, affirme grâce aux aventures multipliées de ses héros, que le chemin du divertissement prend des allures de montagnes russes où chaque passage ascensionnel vous font passer d'une gueule des vers à une autre sans que vous ne sachiez finalement si vous vous trouvez encore dans le même wagon.
C'est frustrant, passionnant, et au final vous restez coi devant cette illustration d'un temps malmené par des singularités plus corrosives que doux.
Une belle intelligence d'un propos qui donne en écho que la science du futur doit impérativement être maîtrisée par les hommes, et femmes, ayant véritablement une conscience tournée vers la responsabilité.

André Philippe

Enfin terminé ce roman de science-fiction, en plein farniente, à la plage, avec l'envie d'aller plonger dans l'eau juste après.

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