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Baal

07.02.2021

Verdict : Bien

C’est dans les pages de la Brigade Chimérique que j’ai pu découvrir le personnage de Palmyre, sorcière parisienne, personnage principal du livre Baal ou la magicienne passionnée. Baal se présentant sous la forme d’une sorte de poulpe géant issu d’une dimension supérieure à la nôtre et que Palmyre peut invoquer, il y a un rapprochement certain qui peut se faire avec les récits de Lovecraft. Et puisque nous parlons d’un récit du début du XXe siècle, contemporain si ce n’est précurseur de ceux de l’auteur américain, cela a attisé ma curiosité.

Oublions l’idée de précurseur tout de même, ce récit date de 1924, H. P. Lovecraft a commencé sa carrière d’écrivain en 1917, et si l’on a tendance a associé tentacules et Lovecraft, c’est une large exagération car Cthulhu lui même n’occupe qu’une toute petite place dans la littérature qui lui est associé.

Ça n’empêche pas ce récit d’avoir pas mal de points communs avec les récits de Lovecraft, mais beaucoup de différences tout de même au point qu’on aurait du mal à croire qu’il appartient à l’auteur américain. On est donc pas non plus en présence d’une simple imitation.
Renée Dunan est une auteur éclectique, et une grande partie de sa production est faite d’histoires érotiques. On retrouve cette attirance pour la chose dans ce roman, Palmyre y présentant la thèse que l’amour (entendre par là la sexualité) est la clef de l’ouverture vers des plans supérieurs. Malgré cela, il n’est absolument pas suggestif selon les critères modernes, tout au plus y parle-t-on de nudité, et l’on y trouve aucune scène de sexe.

Il s’agit avant tout d’un livre sur la plausibilité de la magie. Renée Dunan s’y incarne elle même en secrétaire de Palmyre, l’assistant dans son travail journalier de magicienne attitrée du tout-Paris. Récit à la première personne donc où Renée Dunan découvre rapidement que sa nouvelle employeuse possède réellement des pouvoirs et où alternent évènements surnaturels et discussion philosophiques et métaphysiques.

Baal qui donne son titre au livre, porte le nom d’une ancienne déité cananéenne et phénicienne, et est considéré comme un démon par les religions sémitiques, est une entité appartenant à une autre dimension, et qui est « tombé amoureux » de Palmyre. Il se manifeste effectivement dans ce roman sous la forme de tentacules géants qui tentent d’enlever la magicienne, mais ce n’est qu’un récit sur les quatre qui constituent ce roman. Chacun illustrera les dangers de la magie, mais aussi l’extravagance de la magicienne, son pouvoir, et sera accompagné des explications rationnelles derrière ces phénomènes.

En effet là où Lovecraft évoque, Renée Dunan explique. Et visiblement, elle sait quand même un peu de quoi elle parle, on est dans un ésotérisme scientifique. Renée Dunan parle non seulement psychologie, citant les travaux de Freud, mais mathématiques et sciences physiques, citant ici Einstein, enfin ses travaux. Elle semble lire et comprendre (au moins en partie) les recherches en physique de son époque, ce qui n’est pas rien.

Ça va parfois trop loin. C’est intelligent, certes, mais ça demande des connaissances pointues pour suivre les explications qui sans cela devienne un bla-bla scientifique sas intérêt. C’est sans doute intéressant, mais demande trop d’effort au lecteur pour une activité qui se veut récréative. Et ce que ça peut gagner en « réalisme » est perdu en qualité littéraire. Lovecraft ne propose pas d’explications, pas au delà d’un certain point en tout cas. Ses dieux sombres et créatures de cauchemars sont, tout simplement. Parfois ses protagonistes évoquent des mathématiques compliquées, non euclidiennes, des angles improbables, des dimensions supérieures … on retrouve le même discours, mais simplement suggéré, jamais démontré. Il en ressort une impression d’effroi bien différente.

Palmyre et ses confrères magiciens, alchimistes, ne sont pas fous dans le même sens où les protagonistes de Lovecraft le deviennent bien souvent, mais le fait d’accéder à des dimensions différents, à des entités pour qui la notion même de morale n’existe pas, fait que l’on est confronté à des personnages qui ne sont plus tout à fait humains, et ont une approche incertaine de la moralité. En en faisant « simplement » une sorcière capable de contrôler un poulpe géant issu d’une autre dimension, Serge Lehman, dans La brigade chimérique, ne rend donc qu’un faible hommage à cette magicienne qui mérite bien d’être redécouverte un siècle après la parution du roman, même si les qualités littéraires de l’œuvre sont plus limitées, c’est assez bon, mais pas plus.

Il me parait donc peu probable qu’entre Renée Dunan et H. P. Lovecraft l’un ait pu influencer l’autre. Ni l’un ni l’autre n’avait d’ailleurs la renommée suffisante pour le faire et il eut donc fallu l’intervention du hasard pour que ce soit possible. Il est plus probable qu’ils aient tout deux pioché dans les thèmes existant de leur époque assez pour que l’on trouve de grandes similitudes dans leurs travaux, mais pas assez pour l’on puisse faire plus qu’une comparaison superficielle.

Il existe une nouvelle parution récente de ce roman, en compagnie d’un second : Les amantes du diable (1550), mais je ne l’ai pas lu, à voir. De façon intéressante ce livre est une parution américaine. Il est intéressant de constater qu’il y a plus d’intérêt chez un éditeur venu des Etats-Unis pour la littérature française de SF qu’il n’y en a en France même.

H. P. Lovecraft bien sûr, qui n’est plus à présenter.

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