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Quai des âmes

09.05.2016

Trois ans après avoir proposé l’omnibus L’ambassadeur des âmes, paru lui aussi dans la collection « Noire », Rivière Blanche offre en décembre 2013 un superbe cadeau de Noël à son lectorat avec cet inattendu Quai des âmes, dont le caractère inclassable devrait ravir et surprendre à la fois les amateurs de Dominique Rocher. En effet, ce nouveau livre, en dépit d’un titre assez proche de son prédécesseur, s’en distingue nettement, dans le fond comme dans la forme. Tout d’abord, il ne s’agit pas ici d’une réédition. Car si le volume précité contenait les deux romans L’homme aux lunettes noires et Humeur, jadis édités au sein de la prestigieuse collection « Angoisse », celui-ci est composé de trois récits inédits. Et le moins que l’on puisse en dire est que s’ils portent indéniablement la patte de l’auteur, il n’est pas question pour Dominique Rocher d’oublier le passé en se condamnant à le revivre. Pour elle, la page est tournée, ce qui tombe plutôt bien dès lors qu’il est question de littérature.

Le roman Quai des âmes, qui donne son titre au recueil, révèle par exemple une approche très différente de celle à laquelle l’auteur nous avait accoutumés. Certes, nous nous trouvons une fois encore dans un contexte hospitalier qui rappellera de bons souvenirs aux lecteurs familiers des récits « chirurgicaux » de la dame, mais l’intrigue ne semble pas régie par les mêmes principes. Comme si Dominique Rocher adaptait son écriture aux patients qu’elle nous présente, pour mieux épouser les contours fragiles et changeants de leurs tourments. Balbutiements, hésitations, phrases qui tournent en boucle comme des comptines enfantines, ritournelles obsessionnelles, visions bizarres et décalées, tout concourt à faire de ce récit une vraie curiosité distillant un doux parfum de menace rehaussé de troubles fulgurances amères. Quai des âmes, ou quand le surréalisme médical en vient à croiser une angoisse diffuse…

Quant à Ned et Olga, ce sont des romans-miroirs, deux variations sur un même thème, presque deux faces d’une même pièce, et cette pièce est plus grande à l’intérieur qu’il n’y paraît de l’extérieur, cette pièce est vide et blanche, on ne peut en sortir, il y a des bruits de pas dans le couloir et déjà quelqu’un frappe à la porte… Grâce à un style tout en saccades et en ruptures de ton, l’auteur promène son lecteur d’énigmes en ellipses, pour mieux faire surgir d’un coin d’ombre, au moment où on ne les attendait plus, d’étranges révélations en forme de poupées gigognes. Car au-delà des apparences, c’est tout le réel qui se mue en trompe-l’œil. Ned et Olga ressemblent ainsi à une Alice éperdue qui, passée de l’autre côté du miroir, y rencontrerait un clone d’Edgar Poe. Lequel ne manquerait bien entendu pas de lui susurrer : « tout ce que nous voyons ou paraissons n’est qu’un rêve à l’intérieur d’un rêve »…

Plus psychédéliques – dans le sens « expérimental » du terme – que psychanalytiques, Quai des âmes, Ned et Olga sont des romans aussi insoumis qu’hypnotiques, probablement insortables, car trop originaux, ailleurs que chez un éditeur courageux comme Rivière Blanche. Dominique Rocher y met à rude épreuve nos réflexes conditionnés, elle papillonne avec délicatesse d’un genre à l’autre, et parvient à pousser les murs de nos prisons aux barreaux dorés sans jamais avoir recours à la violence. Voilà donc un triple tour de force, dont le rayonnement libérateur vient caresser dans un même mouvement auteur, personnages… et lecteurs. Vous ne me croyez pas ? Alors plongez-vous dans Quai des âmes, et vous verrez. Vous en ressortirez avec la délicieuse sensation d’avoir vécu une expérience à nulle autre pareille. Et vous remercierez le docteur Dominique Rocher car vous respirerez mieux après.

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