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Satinka

17.09.2017

"Le monde est dangereux pour ceux qui se montrent différents".
 
Mesdames, Messieurs, vous êtes arrivés sur le blog Appuyez sur la touche "lecture", Appuyez sur la touche "lecture", une dizaine de minutes d'arrêt le temps de lire le billet qui vient. Oui, on va parler de chemin de fer et de trains, aujourd'hui, mais pas uniquement. La trame ferroviaire sera bien sûr un élément clé, mais ce roman comprend bien d'autres thématiques intéressantes et importantes. C'est aussi l'occasion de découvrir sous un jour nouveau une romancière qui se lance toute seule pour la première fois après avoir longtemps oeuvré en solo. "Satinka" est le nouveau livre de Sylvie Miller (en grand format aux éditiosn Critic), qui a délaissé (provisoirement, précisons-le), son habituel comparse Philippe Ward et leur série consacrée au détective des dieux, Jean-Philippe Lasser, pour se lancer dans une aventure plus personnelle. Et cela se ressent, car ce roman plein d'humanité et de tolérance possède sa propre tonalité, très différente des tribulations humoristico-égyptiennes. Alors, compostez votre billet et montez en voiture ! Direction Colfax, Californie (et pas seulement) !

Jenny vit à Colfax, petite ville d'un comté du nord de la Californie, et travaille comme serveuse dans un restaurant de son pittoresque centre-ville. C'est une jeune femme tranquille, sans histoire, mais qui a une particularité : depuis son plus jeune âge, elle nourrit une passion, je devrais même dire une fascination pour les trains...

Elle ignore pourquoi elle rêve ainsi de trains, si ce n'est que Colfax et Dutch Flat, ville proche où Jenny a grandi et où vivent encore ses parents, ont un lien très fort avec le chemin de fer. Ces deux villes étaient en effet traversées par la première ligne permettant de traverser les Etats-Unis de l'Atlantique au Pacifique, qui fut construite à la fin des années 1860.

Dutch Flat est même le lieu où se rencontrèrent les deux tronçons, celui venant de l'est et celui venant de l'ouest. La ville où fut planté le mythique "Golden Spike", le clou en or fabriqué spécialement pour river les derniers rails et symboliquement signaler l'achèvement de cette ligne si spéciale. Mais, cela suffit-il pour expliquer les rêves que fait Jenny, un siècle et demi après cette ouverture ?

D'autant que, depuis quelques temps, ces rêves se font de plus en plus réalistes, au point d'en devenir inquiétants. Pire encore, voilà que l'un de ses rêves, aux allures de visions, intervient en pleine journée, alors que Jenny est réveillée et qu'elle marche en pleine rue ! Et pour couronner le tout, ces rêves ou visions, laissent de plus en plus de traces.

Lorsque Jenny se met à rêver, elle entre véritablement en transe. Des pertes de conscience qui semblent gagner en longueur et des saignements de nez accompagnent tout cela. Si elle est restée discrète sur ces histoires tant qu'elles étaient cantonnées à la nuit, désormais, elle ne peut plus les cacher. Pourrait-il s'agir des premiers symptômes d'un grave problèmes de santé ?

Le jour de ses 20 ans, alors qu'elle a accepté du bout des lèvres de venir chez ses parents, Jenny découvre que tous ses proches sont là. La journée est belle, la jeune femme oublie les différends qui l'opposent à sa mère. Et, cerise sur le gâteau d'anniversaire, Mike, son ami d'enfance, lui offre un cadeau qui la touche profondément.

Un boulon ! Euh, c'est quoi ce cadeau, allez-vous dire ? Mais oui, un boulon, un de ceux justement utilisé pour fixer les rails de ce chemin de fer transcontinental, au milieu des années 1860 ! Un présent parfait pour une passionnée de trains vivant dans cette région ! Profondément touchée, elle déballe l'objet... et reçoit une nouvelle vision...

Comme si c'était le boulon lui-même qui l'avait déclenchée... Avec l'aide de Mike, qui joue les chevaliers servants, elle entreprend des recherches pour comprendre d'où peuvent venir ces visions de plus en plus troublantes. Et, de fil en aiguille, elle va se tourner vers le passé de sa famille. Le passé de sa branche maternelle, que sa mère a toujours soigneusement refusé de raconter...

Lorsqu'on arrive au bout de "Satinka", on a le cerveau qui bouillonne : on a envie de parler de plein, plein de choses rencontrées dans le cours de ce livre. Et puis, lorsque l'effervescence retombe et qu'on essaye de mettre tout cela en ordre, cela devient nettement plus délicat : comment parler de "Satinka" et de ce qui fait son intérêt, sans trop en dire...

Alors, faisons les choses simplement : parlons structure. Le résumé que je viens de faire (et qui fait pas mal d'impasses, croyez-moi) est le fil narratif central. Et puis, autour de lui, en alternance d'un chapitre à l'autre, on plonge dans une histoire bien différente, qui nous emmène justement dans cette époque de la construction du train transcontinental.

Petit point d'histoire : cette voie ferrée est inaugurée en 1869, après, on l'imagine, quelques années de travaux. L'Ouest américain, que les colons d'origine européenne ont commencé à conquérir quelques décennies plus tôt, reste tout de même encore très enclavé et cet outil a pour but de permettre à ceux qui voudraient entamer la migration de l'est vers l'ouest de voyager dans de meilleures conditions.

En effet, jusque-là, ce sont des convois de chariots qui se lançaient dans une périlleuse odyssée. On en a un exemple dans le roman, avec un convoi transportant des familles irlandaises depuis la côte Atlantique, jusqu'en Californie, devenue en 1849 un eldorado, mais qui, depuis que la fièvre de l'or est retombée, a pris des airs de terre promise.

Il y a dans ces scènes de voyages, dans le sillage de ces véhicules bringuebalants, peu maniables, tractés par des animaux dont il faut assurer la subsistance, à la merci de moult dangers, liés au climat, à la topographie, aux routes encore rudimentaires, parfois aussi, aux bandits de grand chemin ou à des tribus indiennes mécontentes de voir ces envahisseurs les repousser plus loin encore, quelque chose qui rappelle certaines scènes d'un classique hollywoodien :

Oui, je sais, comme tant de westerns, celui-ci est une longue propagande patriotique, mais c'est justement ce qui va nous permettre d'introduire certains autres éléments majeurs présents dans "Satinka". Juste un mot, avant, pour en finir avec cette dimension concernant la Conquête de l'Ouest, si vous permettez.

En effet, cette partie n'est pas là pour faire joli, elle a son sens. Elle plante certains éléments très forts de l'histoire qui vont contribuer à faire du roman de Sylvie Miller un roman de fantasy (mot pas encore écrit jusque-là). Après le "Bloodsilver" de Wayne Barrow (alias le duo Johan Heliot/Xavier Mauméjean), voilà une autre romancière d'imaginaire française que cette période inspire...

Mais cela offre aussi l'occasion à Sylvie Miller d'introduire d'autres points de vue qui vont s'avérer très importants dans l'intrigue. Ces aspects concernent les conséquences de cette conquête et de la construction de cette immense voie de chemin de fer. A commencer par les populations autochtones, ceux qu'on a longtemps appelés les Indiens.

La colonisation d'une partie de plus en plus importante du territoire américain a repoussé les tribus de plus en plus vers l'ouest, loin des grandes plaines où beaucoup vivaient de longue date. Mais, en avançant toujours plus, cette fois, on les prive carrément d'un espace qui leur appartiennent, dans lesquels ils puissent vivre comme ils l'entendent, selon leurs traditions.

Le tracé de la ligne transcontinentale va renforcer cette tendance, poussant les tribus à la colère. La violence qui va en découler sera l'occasion pour les colons de décimer les Indiens, de faire disparaître dans leur totalité certaines tribus à l'issue de terribles massacres quelquefois. C'est aussi l'un des sujets abordés par Sylvie Miller dans "Satinka".

Et puis, l'autre aspect qu'on "oublie" (voir la photo de la jonction à Dutch Flat), c'est le travail immense effectué sur le tronçon ouest de la voie intercontinentale par les émigrés asiatiques, et particulièrement chinois. Dans "Un ciel rouge, le matin", de Paul Lynch, évoqué sur ce blog, on avait évoqué l'immigration irlandaise, exploitée par les promoteurs du chemin de fer, mais pas les Chinois.

"Satinka" met en avant cette communauté chinoise, soudée autour de sa culture, de ses traditions et suant sang et eau pour construire cette voie ferrée, percer des tunnels pour traverses les montagnes Rocheuses, vivant dans des conditions à tous points de vue assez indignes. Et quand ils se plaignent, les pressions et les menaces répondent à leurs revendications légitimes...

Entre les Indiens et les Chinois, de grosses différences et de vrais points communs. La différence principal, c'est que les Indiens se retrouvent exilés voire contraints à l'extinction alors qu'ils sont sur leur propre terre, quand les Chinois sont des exilés. Mais, le point commun, c'est cette farouche volonté de faire perdurer leur culture, et plus encore de la transmettre, coûte que coûte.

Nous sommes au coeur du roman, comme l'indique le titre de ce billet : la différence face à l'avancée inexorable d'une civilisation qui veut imposer tous ses codes et est prête à tout pour cela. L'image du chemin de fer est une métaphore à elle seule : rien ne doit entraver l'avancée du progrès et de l'Amérique triomphante !

Dans la partie contemporaine aussi du roman, la question de la différence va se poser. Sans jamais perdre de vue tout ce que je viens de raconter, bien au contraire, tout est lié, on va voir apparaître une autre forme de différence et un autre pouvoir qui se veut hégémonique. Et le combat qui va s'organiser pour briser cette exclusion.

On entame ce livre avec le mystère qui entoure les rêves de Jenny, puis on plonge dans l'histoire de l'Amérique à travers cette voie de chemin de fer et dans l'aventure, à travers le voyage des colons. Et puis, progressivement, alors que la dimension fantastique s'impose de plus en plus et installe le cadre de fantasy urbaine, apparaissent des interrogations différentes et des thématiques nouvelles.

Et s'ouvre la dimension pleine d'humanité et de tolérance qu'insuffle Sylvie Miller à son histoire. Avec, vous le verrez, jusque dans les symboles utilisés, un plaidoyer pour le respect de la diversité des cultures, mais aussi en faveur du métissage, qui est un enrichissement. En ces temps troublés, en Amérique comme ailleurs, ce n'est pas le moindre intérêt de "Satinka".

Longtemps, Sylvie Miller nous mène en bateau (et un peu en train, aussi, quand même) et, comme Jenny, le lecteur n'a aucune idée de ce qui l'attend au bout du chemin. On a une histoire qui, elle-même, ressemble à un réseau ferré, avec ses différentes voies, les noeuds où elles se croisent, les stations où l'on s'arrête et même des correspondances.

La construction du livre est vraiment l'une des forces de ce livre, par la multiplication des points de vue qui brouille les pistes, fait se poser des questions au lecteur et le captive. On veut comprendre, découvrir les secrets qui se cachent derrière les visions de Jenny et quel rôle jouent les différents personnages que l'on croise. Et auxquels on s'attache.

Ah... J'aimerais vous en dire plus, j'aimerais entrer plus au fond des choses, me montrer plus précis, plus clair, mais il ne le faut pas, bien sûr. Il faut vous laisser découvrir l'enquête étonnante, périlleuse, mouvementée de Jenny. Je devrais plutôt parler d'odyssée ou d'épopée, d'ailleurs, car la discrète Jenny va se révéler en véritable héroïne.

C'est un classique de la fantasy : l'antihéros qui se révèle à lui-même et se métamorphose pour devenir une toute autre personne. Jenny suit ce processus, bien sûr, mais il faut aller au bout du récit pour se rendre compte à quel point. C'est une jeune fille avec la tête sur les épaules, mais aussi un sacré caractère et une bonne dose de courage.

Elle est surtout un personnage très libre, et l'on découvrira qu'elle a de qui tenir dans ce domaine. Une liberté qu'elle ne manque jamais de faire valoir, parfois, se dit-on, à tort, lorsqu'elle refuse l'aide de Mike, qu'elle esquive les visites chez le médecin, mais le plus souvent à raison. Cette liberté, elle va la gagner encore un peu plus au fil de ses pérégrinations et de ses découvertes.

Sa devise, tirée de la chanson de Dylan "To Ramona", dit : "Tout passe, tout change, faites juste ce que vous pensez que vous devriez faire". Je ne place pas cette phrase dans le billet juste pour trouver une raison de mettre cette chanson en lien, mais parce qu'elle m'est revenue en fin de lecture. J'aurais parfaitement pu en faire le titre de ce billet.

Vous le voyez, on est loin de l'humour potache d'une série comme Lasser, le détective des dieux, ou de la tonalité du noir duo que Sylvie Miller forme avec Philippe Ward. Il y a bien sûr de la tension, qui va crescendo, du merveilleux, qui tient une place bien plus grande que ne le laisse entendre ce billet, mais la tonalité m'a semblé plus grave, plus douloureuse, aussi.

Il y a des moments très forts qui jalonnent cette histoire. Parfois, ils sont violents et rudes à encaisser ; à d'autres, ils sont éclatants et lumineux. Et puis, il y a les moments forts en émotions, avec une large palette, là aussi, où la mort tient une place très intéressante, et pas uniquement l'affliction qu'elle suscite habituellement.

Un dernier mot, il vous apparaîtra peut-être comme un point de détail, mais pour moi cela fait aussi partie de ce qui a stimulé mon imaginaire : le décor. "Satinka" se déroule en grande partie dans le nord de la Californie, loin des centres naturels que sont Los Angeles et San Francisco (cette dernière accueille tout de même des scènes importantes).

On y découvre des paysages d'une beauté à couper le souffle et il faut s'imaginer l'émerveillement qui devait étreindre les colons arrivant dans cette région. Ce que j'ai pu en voir grâce à internet conserve ce côté sauvage et impressionnant, presque écrasant, on traverse plusieurs Etats pour arriver jusqu'en Californie et l'on ressort avec des images plein la tête.

"Satinka" est un roman qui vibre et fait vibrer, un livre dont on sort en se sentant bien, rasséréné, dans une bulle dont on espère qu'elle n'explosera pas trop vite pour ne pas retrouver trop vite une réalité moins colorée. On aimerait que Jenny soit là, quelque part, d'un côté ou de l'autre de l'Atlantique, et qu'elle diffuse sa sagesse et sa... Non, je n'en dis pas plus... Je préfère finir en musique...

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